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La Tribune

Italie : avec Mario Draghi, l’économie réelle reprend le dessus sur la politique


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OPINION. En appelant l’ancien président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi, pour former un gouvernement, le Président de la République italienne Sergio Mattarella a été encore une fois déterminant pour mettre fin à la crise politique et guider le changement du pays. Nous sommes face au grand « reset » à l’italienne. Il s’agit en effet d’un deuxième « reset », après la descente en politique de Mario Monti en 2011. (*) Par Edoardo Secchi, entrepreneur, président fondateur d’Italy-France Group, et fondateur du Club Italie-France.

Mario Draghi a été appelé en sauveur pour gérer le Recovery Fund et le plan de relance économique du pays, le tout en apportant les réformes nécessaires en matière d’administration publique, justice, fisc, instruction et recherche. Toujours comme en 2011, la politique a utilisé la même méthode bien rodée : invoquer la descente d’un spécialiste, si possible « hors partis politique », une personnalité connue et appréciée sur la scène internationale, capable en première instance d’apaiser les marchés financiers. Pari réussi. En seulement quelques jours, Mario Draghi a fait descendre les intérêts de la dette de 2,5 milliards d’euros avec le différentiel BTP/BUND allemands de 0,93 points. Il s’agit de la baisse la plus importante depuis 2015.

Les réformes nécessaires pour relancer la croissance

L’intervention de Mario Draghi concerne surtout deux aspects cruciaux de la vie économique du pays : l’utilisation du Recovery Fund et une réforme complète du pays pour préparer enfin l’Italie à des enjeux stratégiques importants pour les prochains 20 ans, et plus en général, pour mener au bout les réformes que la politique n’a pas eu le courage de faire, par crainte de perdre un consensus. Cette méthode montre une forme de populisme et de démagogie qui ne permet pas au pays d’avancer. D’une part, il y a les promesses électorales à base de réduction d’impôts et du Quota 100 (La Ligue du Nord de Matteo Salvini), de l’autre la démagogie pure du M5S qui a poussé à financer  par l’argent public un revenu de citoyenneté.

Il y a un sentiment de désespoir en Italie, premier pays à avoir fait face à la pandémie de la Covid-19. La politique a désormais perdu sa crédibilité face aux citoyens car elle a démontré toute son incapacité dans la gestion non seulement de la crise sanitaire, mais aussi du plan de relance économique du pays, en particulier dans certaines problématiques qui font perdre de la compétitivité au pays, comme la faible présence des femmes sur le marché du travail, les investissements dans les secteurs Hi-Tech ou encore un droit de la fiscalité trop compliqué qui bloque la croissance des entreprises.

La faillite de cette classe politique est donc sous les yeux de tous et le Président Sergio Mattarella a démontré sa grande vision et sa capacité à sortir le pays (pour l’énième fois) de l’impasse.

Le gouvernement de Mario Draghi : une gifle aux populistes

Mario Draghi est fermement convaincu que pour assurer un avenir positif au pays, il est nécessaire d’investir dans les jeunes et d’attribuer à l’éducation un rôle fondamental pour les préparer à ce qui va se passer dans les années à venir. Cela a été clairement affirmé lors du discours qu’il a prononcé à au 41e Meeting de Rimini. Un discours très articulé mais résolument clair et qui, selon beaucoup, préfigurait déjà une certaine volonté d’entrer dans l’arène politique italienne. À l’occasion, il avait souligné que les nations qui ont le mieux géré l’incertitude et le besoin de changement ont toutes assigné à l’éducation le rôle fondamental de préparer les jeunes à gérer le changement et l’incertitude dans leur chemin de vie, avec sagesse et indépendance. A plusieurs reprises, l’ancien président de la BCE a  également évoqué le concept de “bonne dette”, pour une vision à long terme. Selon lui, la bonne dette sera soutenable, c’est-à-dire qu’elle continuera à être achetée à l’avenir, si elle est utilisée à des fins productives, telles que des investissements dans le capital humain, dans des infrastructures cruciales pour la production, dans la recherche, etc. La dette est au contraire « une mauvaise dette » si elle est plutôt utilisée à des fins improductives.

Le coup de maître de Matteo Renzi

Matteo Renzi a réussi un coup de maître en intronisant Mario Draghi à la tête du gouvernement. En fin stratège, l’ancien leader du Parti Démocrate, aujourd’hui à la tête du parti Italia Viva, a piloté la crise avec une vision précise des objectifs.

Le tout premier objectif a été la recherche (bien qu’implicite) de l’approbation de la part des organes de l’Union européenne : Matteo Renzi a indiqué Mario Draghi, une personnalité qui connaît parfaitement les rouages à Bruxelles et serait donc capable de gérer le vaste plan économique du Recovey Fund : pour cela, il fallait chasser Giuseppe Conte et une partie de son équipe qui n’était visiblement pas à la hauteur – selon Matteo Renzi – pour guider le pays dans cette phase très délicate, compte tenu de la fragilité économique et financière du Bel Paese.

Le deuxième objectif (purement politique) a donc toujours été d’affaiblir (jusqu’à le diviser) le Mouvement 5 étoiles, et cela depuis l’intérieur : avec le choix de Mario Draghi, cet objectif même a été atteint, puisque l’ancien fonctionnaire européen sera toujours vu par le Mouvement 5 étoiles ainsi que par ses électeurs comme le représentant de la BCE et de l’élite financière mondialisé.

Le troisième objectif était celui de montrer à ses anciens collègues du Parti Démocrate que c’est bien lui le leader capable de mener le jeu, mais aussi de prendre sa revanche envers les anciens membres du parti qui ont poussé Matteo Renzi à quitter le Parti Démocrate en 2019. Sur le front de la Ligue du Nord, Renzi a également créé les conditions pour une scission entre Matteo Salvini, opposé à Mario Draghi, et son allié Forza Italia, qui au contraire soutien l’ex-président de la BCE. La Ligue se trouve dans une position politique très compliquée en ce moment : il ne faut pas oublier que ce parti représente une partie des entrepreneurs du Nord qui ont bien compris l’état d’incertitude dans lequel est le pays. Pourtant, Matteo Salvini et Giorgia Meloni, chef du parti de droite Fratelli d’Italia, persistent et demandent des nouvelles élections.

Renzi s’est désormais positionné comme l’homme politique décisif, l’interlocuteur prioritaire avec qui il obligatoirement négocier : il a montré de quoi il a été capable et de quoi il serait.